Journaliste à «Libération», Luc Peillon témoigne de l’attitude fuyante envers la famille d’un malade en fin de vie […]

Le Mercredi 4 août 2021 - 09:31

fin de vie

Mon père est mort. A 77 ans, d’un cancer quasi généralisé. Son âge élevé, la sévérité de la maladie : il n’y a rien à reprocher à dame Nature. Passons aussi sur l’erreur de diagnostic de la clinique X, qui l’a conduit à suspendre sa chimio pendant deux mois. Et qui lui a peut-être été fatale, malgré son transfert dans un des meilleurs CHU de Lyon.

Ce qui a du mal à passer, en revanche, c’est l’attitude, contrainte ou non par la situation actuelle de l’hôpital public, du personnel dit «médical». Car si infirmières et aides-soignantes ont été exemplaires, il en fut tout autrement des médecins. Il est plus facile aujourd’hui de prendre rendez-vous avec un ministre que d’échanger quelques mots avec un responsable du service oncologie, sa remplaçante quand il est en congés, ou l’interne de permanence. Des ombres dans le couloir, fuyant la famille comme la peste. En douze mois de soins, ma mère a rarement pu échanger plus de quelques minutes avec eux. Et après avoir lourdement insisté. Au chevet de mon père depuis le début, jamais elle ne fut associée, et encore moins consultée, sur les traitements prodigués. Ni sollicitée lorsqu’il fut expédié temporairement à 20 kilomètres du CHU, après l’une de ses dernières chimios, contraignant ma mère épuisée, qui s’y rendait deux à trois fois par jour, à parcourir quotidiennement, à 77 ans, 80 à 120 kilomètres. Et lorsque paroles il y eut, elles furent plutôt blessantes. «Pourquoi vous accrochez-vous à cette chimio», lui lança un jour un médecin, sans doute lui-même débordé, devant l’insistance de ma mère. «Vous vomissez ? Mais c’est vous qui l’avez voulu, cette chimio», répondit le même à mon père, perclus de douleur.

«Il faut libérer un lit en oncologie ?»

Jamais consultés, même lorsque la fin arrive. C’est ainsi par hasard, quelques jours avant sa mort, que nous surprenons, en poussant la porte de sa chambre, trois drôles de dames du «service de la douleur», alias «soins palliatifs», démarchant sans scrupule mon paternel impotent. Et qui n’avaient évidemment prévenu personne. «Monsieur Peillon, nous voulons construire un projet (sic) avec vous», entendons-nous en arrivant dans la pièce. Aucun médecin visible pendant un an, mais à l’heure de succomber, il n’y a plus assez de chaises autour du lit. Notre arrivée impromptue dérange. Il faut trouver des formules alambiquées, pour faire comprendre à ces dames, devant mon père, que l’on aurait peut-être pu en discuter en amont, avec la famille, même quelques minutes. Aucune réaction de ces femmes. Silence gênant. Présence lourde et insupportable de ces personnes venues chercher mon père, qui réclamait une chimio. Une seule. Une dernière. Encore une. Quitte à y rester. Quitte à en mourir.

 

«Y a-t-il de la place, au moins, en soins palliatifs ?» «Ah non, pas du tout, c’est complet, comme partout à l’hôpital aujourd’hui», répondent-elles. «Alors pourquoi vous lui proposez ? Il faut libérer un lit en oncologie ?» A nouveau le silence, visiblement enseigné comme une pratique de communication. Puis, cette phrase, répétée de façon robotique : «C’est pour voir avec lui, construire un projet.» Et la tristesse soudain qui monte. Face à mon père mourant, à ces médecins fantômes, dans cet hôpital public saturé. Face à ces croque-morts plus maladroites les unes que les autres.

Mon père est mort, et il n’y a jamais de bonne façon de mourir. Mais celle-ci fut sans doute la pire que l’hôpital français ait eu à lui proposer.

Le site de Libération

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