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Théâtre

Une mort dans la famille

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Communiqué
17 février 2022
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Pièce écrite par Akexandre Zeldin, présentée à l’Odéon–Théâtre de l'Europe / Ateliers Berthier

Cette pièce est programmée depuis plus d'un an à l’Odéon et, heureux hasard, elle est montée une semaine après la publication du livre Les Fossoyeurs dont le sujet est très proche. A aucun moment, on ne voit de distorsion entre ce qui est décrit par le journaliste-enquêteur français et l'auteur de cette pièce.

De quoi s'agit-il ? De la vie en Ehpad et de la fin de vie, mais aussi de la difficulté de communication entre une grand-mère et son petit-fils, entre une mère et son fils, et entre personnel et résidente de l'Ehpad. Impossible communication ou, parfois, refus d'autoriser une communication que l'institution ne saurait pas maîtriser… Cette pièce est tellement vraie, les acteurs jouent tellement juste que l'on est totalement pris pendant deux heures, le souffle coupé. Le silence est total dans la salle…
 
Une vieille dame Marguerite (jouée par Marie Christine Barrault, fabuleuse, membre du comité d’honneur de l’ADMD) habite chez sa fille avec les deux petits-fils. La cohabitation n'est pas tous les jours facile, la situation de santé de Marguerite se détériore, et la décision de la placer est prise par sa fille unique, qui viendra la voir souvent.
 
L'entrée est difficile. Marguerite est en manque de cette chaleur du foyer qu'elle a connue, on essaie de l'intégrer dans les activités collectives. Chanter ? Parler de voyages ? Bof… Les résidents (sept femmes et deux hommes) sont bien différents, par leur vie précédente et surtout par leur état de santé et de lucidité actuels. C'est un obstacle à la communication. De plus, l'aide-soignante responsable tente de limiter les envies de communication de sa jeune collègue (qui serait tentée d'être très proche – trop proche ? – des résidents).
Peu à peu les scènes vécues s'enchaînent : le déjeuner, l'après-midi chanson où un résident, jusque-là taiseux, se met à entonner la chanson J'entends siffler le train en se souvenant des paroles ! Ce résident qui tombe sous le charme de Marguerite et se permet d'aller dans sa chambre et de se déshabiller « pour me montrer tel que je suis, que tu me connaisses ». Effroi absolu de l'aide-soignante quand elle les découvre enlacés ! Fin brutale de l'épisode.
 
Et puis l'annonce de la mort d'une résidente. Moment visiblement difficile pour l'accompagnatrice ; la stagiaire bredouille : « Elle est partie… ». Une résidente, plus enjouée, complète : « Elle est partie boulevard des Allongés ! » Une autre : « Oui, nous allons tous vers la mort, bien sûr. ». Effroi à nouveau de l’aide-soignante devant cette évidence : « Non, ne dites pas cela, vous êtes bien ici ! »
Et puis un jour, Marguerite tombe de son lit. Sa fille la découvre par terre ; fracture. Elle hurle : « Comment, pourtant on paie assez cher, pas de surveillance, alors quoi ? » Appel au médecin qui viendra plus tard. Et Marguerite : « Je ne veux pas être un légume. » De fait, elle sera handicapée, en fauteuil et, peu à peu, sombre dans l'apathie. On comprend que ce sont les médicaments.
Scène terrible : la mort de Marguerite, très affaiblie et délirante. Sa fille et les deux petits-fils sont là. Difficile pour le plus grand qui, depuis longtemps, ne supporte pas cette présence de la mort et l'extériorise par la fuite, la drogue, l'échec scolaire.
Mais la vie continue. Sans Marguerite… Autre scène d'animation qui se termine assez mal, quand une résidente, maintenant un peu diminuée, est oubliée dans sa chambre durant l'après-midi festive (carnaval). Elle descend, s'en offusque… Les deux aides-soignantes ont oublié de la prévenir. On doute, d'autant que l'on sent depuis longtemps une gêne avec elle : trop exubérante, trop directe dans son langage. Quand elle arrive, on arrête la fête ! Raté.
 
Marguerite disparue, on ne perd pas de temps pour enlever tout ce qui lui appartenait et pour désinfecter la chambre. La directrice annonce : « On a une entrée demain. » Parfait, le taux d'occupation restera à 100%. Astucieusement, le metteur en scène fait pivoter le décor et nous montre l'arrière-cour, le stockage des poubelles et les objets disqualifiés.
Je ne vous décris pas la dernière scène ; retour à la maison, avec les cendres de la grand-mère.
Cette pièce est prenante. Le metteur en scène a invité des spectateurs sur la scène, près des acteurs. Il est rare de voir une pièce où tous les personnages sont âgés, voire très âgés, sans fard, sans maquillage. Alexandre Zeldin nous dit s'être inspiré des derniers mois de sa grand-mère en Ehpad et, comme souvent savent le faire les anglo-saxons, il y va, sans garniture, droit au but ; c'est le coup de poing…
Dans les débats nombreux en ce moment autour des Ehpad et de la situation de confort dans ces établissements, c'est une vision plus que réservée sur le principe même de regrouper ensemble des personnes sur un simple critère d'âge et de difficulté à vivre seuls.
Allez voir cette pièce. Les acteurs tous excellents, sont complètement dans leur jeu. Mention spéciale à Marie Christine Barrault, Catherine Vinatier, Annie Mercier, Karidja Touré, et à tous les autres (parfois en alternance).
CB