Dans la tradition philosophique, sagesse et savoir-mourir sont comme l'envers et l'endroit d'une même médaille. 


Le Mercredi 12 janvier 2022 - 16:32

Les mortels et les mourants

De la mort de Socrate (Phédon), à celle d'Anne Bert (Le tout dernier été) plaidant pour la légalisation de l'euthanasie, en passant par celles de Jacques Derrida, Léonard Cohen et plus particulièrement d'Hervé Guibert (Cytomégalovirus), Fritz Zorn (Mars), Christiane Singer (Derniers fragments d'un long voyage), Ruwen Ogien (Mes mille et une nuits), Christopher Hitchens (Vivre en mourant), Yves Cusset (philosophe mais aussi comédien et humoriste) nous rappelle le fossé entre les mortels (encore) bien-portants que nous sommes et les mourants qui nous précèdent. Il convoque leur écriture dont l'espace de solitude aura, peut-être, été « le seul moyen de [...] confier le soin de sa propre mort. »

Sa position éthique rejoint celle de Jacques Derrida : « Toute mort individuelle est une fin du monde en soi, chaque fois unique » au point que pour lui, « le soin apporté à la fin de vie est aussi un soin du monde, pour le monde, pour un monde fait d'une pluralité d'individus chaque fois uniques » et qu'il faut s'engager à « prendre au sérieux la mort individuelle » comme « l'un des moyens les plus sûrs de laisser à nos enfants un monde habitable. »
 
Il ne ménage pas la possible suffisance du philosophe car s'il y a « une idée de la mort [...] il y en a de toute évidence une manifestation affective qui se nomme peur [...], la terreur purement individuelle de ne plus être [...] en tant qu'individu irremplaçable ». Et cette peur n'est pas tant celle de la mort que celle du mourir au sens de Marcel Conche, « cette bascule dans la temporalité du vivant, à partir de laquelle celui-ci devient un mourant ».
 
La nuance est capitale pour mettre en garde contre l'idéologie de la « mort réussie » ou de la « mort apaisée » et la violence symbolique qu'elle peut entraîner chez celui qui meurt si singulièrement. Yves Cusset préfère nous parler de « retrait du silence », d'« humble refus » comme « peut-être, une condition de l'accompagnement. »
 
Il met résolument en question les soins palliatifs, comme les discours législatifs « permettant de mieux circonscrire la sphère de la mort socialement acceptable ». Il bouscule l'altruisme quand il « peut nous rendre aveugle à l'altérité, à ce qui échappe à notre emprise, fut-ce celle de notre infinie bienveillance. »
 
Car « voilà que la norme de la dignité peut étrangement servir à exercer un nouveau type de pouvoir, non pas nécessairement le biopouvoir pensé par Michel Foucault [...] mais plutôt celui de la sollicitude et de la bienveillance qui peut, sous prétexte de garantir le droit de mourir dans la dignité, empêcher tout simplement la mort. »
 
Comme le psychanalyste Michel de M'Uzan, Yves Cusset redoute en effet que le mourant soit empêché, lorsque c'est possible, « d'élaborer son trépas, de l'agir, de lui donner forme, ou tout simplement : de vivre sa mort »
 
Anne Bert le dit si clairement : « Je veux mourir, précisément parce que je veux vivre, rester vivante, je ne veux pas qu'on me fasse mourir, avec une certaine idée de la bonne manière de le faire, quand je ne serai plus assez vivante pour le faire par moi-même. »
 
Alors, « devant l'altérité radicale de la mort », Yves Cusset nous reparle d'effacement salutaire : « Faire une place, là où l'hôpital est ordinairement contraint à la mettre en suspens, à la singularité du rapport de chacun à sa propre fin, que celui-ci soit fait de désespoir, de terreur, de mélancolie, d'acceptation ou de joie, qu'il implique une forte appétence relationnelle ou un retrait dans la solitude inaccessible. »
 
Tout cela, il le met en perspective, en lumière, en chair et en cris, en rires, en larmes, en colères ou en malice, grâce aux six auteurs choisis pour leurs écritures, aussi singulières que complémentaires.
 

Yves Cusset, dont on connait l'engagement artistique, social, politique et humaniste y compris pour les causes de l'ADMD, en remarquable conteur-philosophe-pédagogue, nous fait ainsi réfléchir en s'étonnant que nous puissions encore « vouloir penser et parler à la place de ceux qui vont mourir, instituer à leur place [...] une éthique et des règles », au lieu de nous « laisser guider par la sollicitude même des mourants » à notre égard.

CG

Publié en octobre 2021 - 19€90
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