Le Jeudi 22 mars 2018 - 17:34

Droit de mourir dans la dignité : lettre à mon député

Le problème de la fin de vie s’invite à nouveau dans l’actualité parlementaire et médiatique.

Les lois de 2005 et 2015 n’ont pas permis de clore le débat car, ayant pour socle le refus de toute mort provoquée, elles ne peuvent offrir que de trop timides avancées et beaucoup d’hypocrisie.

En vous demandant de bien vouloir m’excuser pour prendre de votre temps, je vous adresse mon analyse de la situation et ma demande d’une loi ambitieuse pour légaliser l’euthanasie et le suicide assisté ainsi que permettre un accès universel aux soins palliatifs.

La différence entre l’euthanasie et le suicide assisté est que la première est pratiquée par le secteur médical, et que pour le second les médecins fournissent à la personne la médication nécessaire pour organiser sa fin de vie dans la dignité. Le suicide assisté s’adresse donc à des personnes conscientes et capables d’effectuer les gestes nécessaires, alors que l’euthanasie concerne des personnes hors d’état d’agir de manière autonome.

Dans les deux cas des conditions strictes d’encadrement, inscrites dans la loi demandée, sont indispensables. Pas de suicide assisté lors d’un épisode dépressif ni d’euthanasie au premier évanouissement. Si ces précisions semblent aller d’elles-mêmes, de nombreux intervenants contre cette demande agitent ces supposés dangers en toute mauvaise foi.

Quelques précisions encore : la demande est une demande de liberté individuelle visant à laisser à l’individu son entière responsabilité en ce qui concerne le déroulement de sa vie, y compris au bout de celle-ci. Rien ne serait imposé à qui que ce soit, chacun envisagerait sa fin de vie en fonction de ses croyances et de ses convictions.
Par ailleurs, il ne s’agit pas de donner une définition universelle de la dignité d’une vie. Il s’agit simplement de laisser chacun juge de sa propre dignité. C’est un mauvais procès que de tenter de faire croire que les partisans d’une loi légalisant l’aide à mourir jugent la qualité de la vie ; ils demandent simplement qu’on les laisse juges de la qualité de la leur.

Il est instructif d’étudier en détail les arguments avancés par les opposants à toutes modifications sauf mineures.
Laissons de côté ceux qui sont dans l’exagération pour ne pas dire la caricature, et examinons ceux avancés par des opposants intelligents et raisonnables.

L’élément le plus souvent avancé est celui de la nécessité de développer les soins palliatifs, ce qui est également une demande des partisans d’une nouvelle loi, qui rendrait ainsi inutile toute législation nouvelle sur la fin de vie. Outre que le développement des soins palliatifs ne répond pas au problème des personnes qui ne sont pas atteintes de maladie incurable, qui ne sont pas en fin de vie selon la définition tacite du corps médical, mais que les infirmités de l’âge ou d’une maladie neurodégénérative affectent au-delà de ce qu’elles estiment acceptable, il n’y a nulle opposition entre la demande de suicide assisté et d’euthanasie et les soins palliatifs. On peut se demander si cet élément n’est pas destiné à faire considérer les partisans d’une loi nouvelle comme s’opposant à la proposition de soins palliatifs pour ceux et celles qui le souhaiteraient, ce qui dénote, au moins, une lecture lacunaire des propositions de ceux-ci, au pire d’un procédé malhonnête.

Un autre élément fréquemment avancé est l’affirmation que toute vie est digne, quel que soit l’état physique ou psychique de l’individu. Tout le monde est d’accord sur cette affirmation et nul ne la remet en cause. Il n’est nullement question de construire un étalon de la dignité et de le déposer au pavillon de Breteuil ; il est simplement demandé que chacun puisse décider par lui-même du moment où il estime que les conditions de sa propre dignité ne sont plus remplies et de pouvoir disposer de moyens moins violents que la pendaison, l’étouffement dans un sac en plastique, l’éparpillement par un train ou le tir d’une carabine. Ces moyens sont utilisés de nombreuses, trop nombreuses, fois chaque année. Mais ces suicides violents, et extrêmement traumatisants pour les proches, ne sont pas pris en compte par les opposants au changement ; ils entrent dans la rubrique des suicides, c’est-à-dire des faits divers, où se mêlent les fin de vie, les chagrins d’amour et les difficultés professionnelles.

Le troisième élément, plus nouveau dans le débat, est que notre société refuse de regarder la mort en face, souhaite que l’agonie soit rapide et qu’on puisse ainsi passer à autre chose sans perdre de temps. Cet élément porte en lui-même sa propre contradiction puisque les Français demandeurs d’une loi nouvelle, loin de refuser de regarder la mort, prennent des dispositions justement pour l’affronter selon leurs valeurs. Ce n’est pas du côté des militants de l’ADMD ou d’autre association qu’il faut chercher ceux qui craignent la fin de leur vie !

  Il y a enfin l’argument qui souligne que l’interdiction de tuer est un élément fondateur de notre société et que sa transgression conduirait à la ruine de celle-ci. C’est un argument véritable dans l’absolu et nombreux sont ceux qui pensent que la suppression de la peine capitale a été un progrès pour notre société. Mais, malgré les similitudes, les situations sont différentes. La situation qui nous intéresse ici n’est pas celle d’une vie en pleine force de l’âge avec ses projets et ses possibilités de réalisation mais d’une vie qui arrive à son extrémité, avec ses souffrances physiques et psychiques, avec son absence de futur, sinon douloureux. Et la loi actuelle avec sa sédation double effet et la proposition de sédation terminale contenue dans le rapport remis au président de la république contiennent une dose d’hypocrisie et jouent sur les mots. Sans parler du fait que l’euthanasie active existe dans de nombreux services hospitaliers, en particulier en cancérologie, mais sans existence légale. Enfin, il faut bien convenir que les pays ou états américains qui ont adopté, pour certains depuis plus de dix ans, une législation permettant ces fin de vie apaisées ne sont pas devenus des territoires sans foi ni loi ni sombrés dans les abîmes de la décadence. La Suisse continue d’être privilégiée comme lieu de résidence par les grandes fortunes mondiales et par nos joueurs de tennis.

  Pour terminer cet inventaire qui n’a rien de celui de Prévert, il y a les positions religieuses, fondées sur les textes de chaque religion. Il n’y a rien à opposer à des croyances religieuses, ces dernières n’entrant pas dans le domaine de la raison mais dans celui de la foi. Chacun se détermine alors en fonction de la sienne. Mais, outre le fait que la loi demandée laisse toute liberté à chacun de vivre sa foi comme il l’entend, notre législation est celle d’un état laïque et se doit donc d’être indépendante de toute croyance. Les religions ont raison de donner un sens à la mort pour leurs fidèles, elles ne peuvent l’imposer aux athées.

  Il reste à explorer le domaine du non-dit ; les médecins, pour la majorité opposés à toute modification sauf mineure de la loi de 2005, rappellent que leur mission est de soigner, de lutter contre toutes les maladies et non pas de donner la mort. Le serment d’Hippocrate, souvent transgressé sur de nombreux points, est fort opportunément appelé en renfort. Mais dans ce combat entre la médecine et la déchéance de la vie, celle-ci gagne toujours. Le débat, comme dit plus haut, se situe à cette période de l’existence où la vie n’offre plus de perspectives réelles hors dégradations de plus en plus accentuées et souffrances multiples. Le rôle du médecin n’est donc plus le même puisqu’il sait, et lui le premier, que toute sa science et tout son art ne pourront pas changer le cours du temps ; doit-il faire semblant ou bien doit-il accompagner son patient selon les souhaits et la volonté de ce dernier ? Pour mémoire, rappelons que les propositions de loi avancées par l’ADMD entre autres prévoient la clause de conscience pour les soignants, fidèles à leur principe de ne rien imposer à quiconque.

  Enfin, pour conclure, un élément qui n’entre pas dans le cœur du débat mais dans la perspective du vote d’une nouvelle loi sur la fin de vie. Les responsables politiques ont toujours annoncé qu’ils voulaient une loi de consensus. Propos sage s’agissant d’un tel sujet, mais quelle interprétation lui donner ? Tous les sondages, avec toutes les précautions nécessaires dans l’interprétation de sondages, montrent que plus de 60 %, souvent plus de 80% voire même 90% des citoyens sont favorables à la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie ; est-ce suffisant pour parler de consensus ? La loi étant votée par les parlementaires, ceux-ci entendent-ils par consensus un vote unanime à la chambre, ou du moins sans aucune voix contre, comme ce fut le cas en 2005 ? Si tel est le sens à donner au mot consensus, la loi ne verra pas le jour avant plusieurs décennies.

La situation a ceci de curieux qu’une loi éventuelle recueillerait l’assentiment d’une très large majorité des électeurs, de quelque bord politique que ce soit, mais reste bloquée par une minorité de parlementaires, de professionnels de la santé et d’intellectuels persuadés de mieux savoir ce qui est bon pour les français que les citoyens eux-mêmes.

Jean Hugon

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