Je suis un médecin parmi tant d'autre, et j'ose, au nom de tous ceux qui s'identifient à l'histoire de Paulette Druais ( Le Monde du 20 mai), au médecin que je suis ou à l'infirmière Chantal Chanel, prendre la plume au risque d'une liberté d'expression qui pourrait porter préjudice. J'ose tout de même, car je suis avant tout un médecin responsable de ses actes et je n'ai pas pour habitude de fuir devant mes responsabilités. Je garde et garderai la tête haute tout en restant humble et respectueuse du corps de métier que je représente. Et dieu sait que la décision d'abréger les souffrances de ma patiente a été jugée par mes pairs, en des termes élogieux parfois, mais aussi réprobatoires.
Quand Paulette a annoncé à l'équipe, à sa famille, qu'elle n'en pouvait plus, qu'elle souhaitait une piqûre pour s'en aller, elle avait accepté naturellement le fait de se voir partir. Je n'ai pas été à son écoute ou tout du moins je m'en suis défendue, pensant qu'il pouvait s'agir d'une angoisse du moment, une crainte de cette fin inexorable, un appel au secours. Comment souhaiter la mort, une mort dont on ne connaît rien ! Tout cela semble bien utopique. Cependant, ne préférait-elle pas cet inconnu, car le connu devenait intolérable, invivable, inacceptable ! Et pourtant, ni les mots de l'équipe médicale, ni la présence et le réconfort de la famille, ni la thérapeutique palliative anxiolytique et antalgique, n'ont pu venir à bout de ses demandes réitérées. Avons-nous pour autant été des incompétents en matière d'accompagnement de fin de vie ? Tout comme d'autres confrères, avec cette carapace que nous nous forgeons au fil des expériences, je ne cessai de me répéter la même phrase : "Je ne suis pas là pour faire une piqûre, celle qui ôte la vie."
Mais voilà, deux jours plus tard survient cette phase terminale agonique, celle du non-retour, celle où nous savons pertinemment que la survie nargue cette mort dite naturelle ou physiologique, celle où la thérapeutique palliative ne permet d'éviter l'apparition de vomissements fécaloïdes, celle où notre propre morale de soignant et d'être humain se trouve ébranlée, bousculée. Je n'ai pas pu ni voulu fermer les yeux, confortée par les suppliques préalables de ma patiente. Je n'ai pas pu déroger à la promesse faite de respecter son intégrité physique, à cette contrainte morale qui lie tout médecin à son patient.
Que l'on ne vienne surtout pas me parler de courage... De courage, il n'y en a pas eu car j'ai agi au pire des moments, celui que je ne souhaite à personne. Que l'on ne vienne pas me parler de bien ou de mal car il n'y avait pas, ce soir-là, d'intention de bien ni de mal, mais tout naturellement de bon sens. Etait-il éthique de laisser cette patiente mourir dans de telles conditions ?
J'ai juste accepté de ne pas fermer la porte de sa chambre d'hôpital. J'ai juste accepté l'évidence d'une médecine palliative qui a ses propres limites.
Quel médecin suis-je donc pour prendre une telle décision, celle d'ôter la vie d'un patient en phase agonique ? Ou sont les limites de la toute-puissance médicale ? Celle qui accepte de guérir parfois, de soulager toujours, d'accompagner le patient du début de sa maladie cancéreuse jusqu'à la fin... Mais de quelle fin parlons-nous ici, si même, au moment le plus critique, le corps médical se dédouane derrière ce satané : "Tu ne dois pas donner la mort à ton p atient." Sur qui nos patients peuvent-ils compter ? Pour qui nous prenons-nous pour penser de la sorte ? Ne sommes-nous pas ici dans le principe même de la toute-puissance médicale ?
Certes les cas de fin de vie comme Paulette Druais sont exceptionnels, mais ils sont bien réels. Nier leur existence, nier l'impuissance ou les limites d'une médecine palliative, nier la nécessité d'un encadrement légal, n'est-ce pas là manquer de respect à notre nature humaine ?
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