Puisque la loi dite Leonetti ne permet pas de décider de sa mort autrement que par le droit au refus de toute nourriture, solide comme liquide, c'est de la sorte que l'ancien maire de Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire), Roger Luquet, a décidé fin août 2006 de quitter la vie. En allant jusqu'au bout de ses convictions personnelles exprimées dans une lettre : le droit de mourir dans la liberté et la dignité.
Ancien conseiller général et maire de Bourbon-Lancy durant plus de deux décennies, Roger Luquet a annoncé, par un courrier transmis au Journal de Saône-et-Loire , sa décision de pratiquer « sur moi-même et par moi-même une euthanasie échappant à toute législation, capable d'accélérer une mort naturelle » (voir dessous).
Dans son entourage, son choix n'a étonné qu'à demi. Homme de conviction, Roger Luquet était adhérent de l'ADMD, défenseur de la légalisation de l'euthanasie dans le respect des conceptions personnelles de la liberté et de la dignité. Homme de caractère, Roger Luquet a été, au long de ses 24 années de mandat dans la vie publique, un décideur, un fonceur, capable au conseil municipal de coups d'éclat retentissants. Mais homme toujours très convivial et proche de ses administrés.
«Depuis le printemps , a expliqué son épouse, Anne Luquet, au journaliste Eric Dujardin , il se plaignait d'être fatigué et depuis fin juillet il a passé une période critique. Il avait mal à tous les os, aux intestins... La mécanique ne fonctionnait plus. Il a décidé que plus rien n'allait. »
Alité, prenant des médicaments anti-inflammatoires puissants pour soulager sa douleur, c'est entouré de sa femme et de ses enfants qu'il a vécu ses dernières semaines. Tous ont partagé ensemble des discussions sur cette déchéance qu'il refusait et le libre choix d'une fin de vie. « Nous en avons parlé. Nous avons un fils qui le soutenait à 100%. Pour lui, je respecte sa décision, mais je n'agirais pas ainsi pour moi » a encore confié Anna Luquet à Eric Dujardin. Pour sa famille, un respect de ses volontés dans une immense dignité qui n'était autre qu'un geste d'amour.
Cette volonté délibérée de mener sa vie jusqu'à ses ultimes heures, personne n'a réussi à l'infléchir. Des amis sont passés et repassés le voir pour le convaincre de rester auprès des siens. Mais, comme l'a encore raconté Mme Luquet : « A force, il finissait pas se fâcher. L'effet contraire se produisait au bout d'un moment. Plus on en parlait, plus il était décidé ».
Mourir en pleine conscience et de son propre chef pour soulager une fin de vie que l'intéressé estimait ne pas vouloir prolonger, la décision puis la mort de Roger Luquet ont suscité autant d'interrogations que d'émotion dans la région. « On cherche à comprendre, à raisonner -peut-être trop (.) certains parlent de geste égoïste par rapport à la famille, aux proches », écrit Eric Dujardin, dans le Journal de Saône-et-Loire du 2 septembre 2006. «A trop vouloir comprendre, on en oublie que les convictions d'un homme ne vont pas forcément dans le sens culturellement dominant ».
Les convictions de Roger Luquet sur la fin de vie relevaient d'un combat philosophique, et il n'a manqué, par une courte missive au délégué départemental de l'ADMD, Guy Chaumier, de faire savoir que ce combat devait absolument être poursuivi.
«Ni fleurs, ni plaques », les obsèques civiles suivies de la crémation de Roger Luquet ont eu lieu le 12 septembre dernier. Personnage politique marquant de son département et dans une ville très marquée à gauche, un proche déclarait à son propos, à Eric Dujardin : «Je trouve qu'il y a une similitude avec François Mitterrand. Il y a une forte ressemblance dans la personnalité ; certes ils ne se rapprochaient pas du tout sur les questions religieuses, mais comme lui finalement, il a décidé du moment de sa mort ».
|
« Dans quelle société vivons-nous ? »
«Alors que chaque jour des centaines d'êtres humains, femmes, enfants, vieillards - tous innocents - sont frappés de mort par des bombes lancées aveuglément par des chefs d'Etat, responsables ou complices, qui demain jugera ces assassins criminels ?
Aujourd'hui en France, soi disant pays de la démocratie et de la liberté, un être humain en possession de toutes ses facultés intellectuelles et mentales se voit refuser l'aide de la médecine - qui en a cependant les moyens - aide qu'il sollicite pour mettre fin avec dignité à son calvaire de fin de vie ! Immédiatement un mur de menaces, de mises en accusation devant les tribunaux se dresse devant lui. Lamentable !
C'est pourquoi, aujourd'hui, afin de lever toute ambiguïté, j'annonce, assurant ma pleine responsabilité, ma décision de refuser toute absorption de nourriture sous quelque forme que ce soit : solide ou liquide.
Ainsi, je pratiquerai sur moi-même, par moi-même, une euthanasie échappant à toute législation, capable d'accélérer une mort naturelle ».
|