Une étude nationale réalisée en 1997/98 par le Dr Edouard Ferrand sur les décès dans les services de réanimation met en évidence que la moitié des gens admis en réanimation décèdent à la suite d'une décision d'euthanasie passive. L'euthanasie active, loin de disparaître, s'est transformée en de nouvelles pratiques quasi indécelables qui consistent à injecter des médicaments habituels en quantités surdosées, afin de masquer le geste euthanasique derrière l'apparence de prescription antalgique.
Cette étude confirme au plan national l'enquête réalisée en 1995/1996 à Lyon par Martine Sibelle Husson: " INFIRMIER (E) ET COCKTAILS LYTIQUES ", dans le cadre de son Diplôme Universitaire en soins palliatifs et accompagnement. Nous remercions Martine Sibelle Husson de nous avoir permis de publier les résultats de son travail.
INTRODUCTION : LE COCKTAIL LYTIQUE
La prescription est là, on la prépare, on l'injecte, quelques heures après le malade décède. Et après ......
La vie continue .... Comme avant ? ....
La mort des autres ne laisse jamais indifférent. Tout vécu de mort est un stress plus ou moins important. Alors qu'en est-il lorsque la mort est décidée, provoquée, administrée ?
HYPOTHÈSE
Les répercussions psychologiques sont à mon sens importantes, peut-être différemment vécues suivant que l'on ait accepté de s'arrêter pour y réfléchir ou non. Je pense que l'on ne peut pas, ne pas être profondément marqué dans le reste de sa vie professionnelle et personnelle par une telle pratique.
QU'EST-CE QU'UN COCKTAIL LYTIQUE ?
C'est un mélange à parties égales de trois produits dans une perfusion intraveineuse de sérum glucosé isotonique à 5%. Je le nommerai tout au long de ce travail sous l'abréviation " D.L.P " ou " M1 ".
L'administration de ce mélange provoque un coma. En augmentant le débit de la perfusion, on provoque un arrêt respiratoire et la mort du patient.
A l'origine, il a été créé par le Docteur LABORIT, pendant la guerre d'lndochine, pour Iyser les soldats au Front. Ensuite, il fût utilisé en anesthésie dans le but de prévenir le choc opératoire.
Si l'on se réfère aux écrits du Docteur SCHAERER: "A propos de l'usage des cocktails Iytiques", c'est dans les années 1960, que l'emploi du D.L.P. comme traitement de la douleur des cancéreux a été utilisé, semblant combler ainsi le manque de connaissances sur l'utilisation des antalgiques morphiniques en particulier.
Il fallut attendre 1984, I'article de P. VERSPIREN "Sur la pente de l'euthanasie", pour que l'emploi du D.L.P. soit clairement désigné comme un usage euthanasique.
METHODOLOGIE
Le lieu de mes recherches se situe au Centre Hospitalier LYON SUD puisque c'est l'hôpital où j'exerce la fonction d'infirmière. Avant de commencer cette enquête, ma première question est: Utilise-t-on les cocktails Iytiques au Centre dospitalier LYON SUD ?
Une pharmacienne me communique la consommation de PHENERGAN injectable sur l'année 1995. Ce produit paraît être un bon indicateur de l'utilisation du cocktail D.L.P. On le retrouve | utilisé dans neuf services. Un questionnaire est distribué à tout le personnel infirmier de jour et de nuit, des neuf services concernés.
LIMITES DE MON TRAVAIL
Un questionnaire par infirmier (e) sur le C.H.L.S., compte tenu des mutations, aurait permis une analyse beaucoup plus juste et détaillée de la situation.
On doit aussi tenir compte des réserves de médicaments que l'on peut trouver dans la pharmacie de chaque service. Peut-être que certains ne figurent pas parmi les neuf sélectionnés, car leur réserve en D.L.P. est importante.
Malgré mes recherches, je n'ai pu trouver d'enquête similaire et par conséquent, n'ai pu comparer mes résultats à aucun autre. Ceci rend mon interprétation moins riche et complète que je l'aurais souhaité.
ANALYSE ET COMMENTAIRES
Le choix d'un questionnaire "fermé" me paraît convenir davantage à cette enquête. La profession est souvent sollicitée pour apporter son aide à des réalisations de mémoires de toutes sortes. De nombreux questionnaires m'ont été rendus avec des commentaires parfois très pointus, ce qui me laisse à penser que les infirmiers (es) ont peut-être encore beaucoup à dire sur le sujet. Je n'ai pas pu tenir compte de ces propos ajoutés dans l'analyse.
La moyenne d'âge des infirmiers (es) est de 32 ans.
Le nombre d'années d'activité et la maturité ne semblent pas influencer les réponses au questionnaire.
137 questionnaires distribués
67 questionnaires rendus
Chaque service avait à sa disposition une grande enveloppe pour me faire parvenir tous les questionnaires en même temps. Ce détail a son importance, car:
22,3% signalent ne pas se servir du "M1" et ne sont pas tous issus de la même grande enveloppe. (Parfois, une réponse négative parmi toutes les autres positives).
♦ Dans votre service y a-t-il parfois des prescriptions de "M1" ?
- 2,9 % ne l'utilisent plus.
- 2,9 % ont répondu ne pas utiliser cette pratique dans leur service, mais remplissent le questionnaire.
- Pour 4,4%, cette pratique n'est plus utilisée dans leur service, depuis un ou deux ans, mais ils remplissent le questionnaire.
- 14.9 % n'utilisent pas le "M1" mais des équivalents
- 52.2% utilisent le "M1" :
- 15.3% des 52,2% citent en plus des équivalents: ♦ Utilisation du coktail lytique
- utilisé.....53%
- non utilisé.....22%
- plus utilisé.....3%
- plus utilisé mais questionnaire rempli.....4%
- non utilisé mais équivalents.....15%
A la vue des noms des produits utilisés comme équivalents, il semble très clair que les services de réanimation figurent parmi la liste des services répertoriés pour cette enquête.
♦ Qui prend la décision ?
1)La décision est prise par le médecin :
- Toujours en collaboration avec l'équipe soignante 20%
- L'équipe soignante est souvent consultée 22%
- L'équipe soignante est parfois consultée 44%
- L'équipe soignante n'est jamais consultée 14%
2)Pour prendre cette décision. on consulte la famille :
- toujours 8%
- souvent 16%
- parfois 56%
- jamais 20%
3)La décision est prise par le médecin, à la demande de l'équipe soignante :
- toujours 2%
- souvent 30%
- parfois48%
- jamais 20%
Il apparaît nettement dans ces réponses que la souffrance des équipes intervient dans la décision de prescriptions.
4)La décision est prise à la demande du patient :
- parfois 24%
- jamais 76%
On s'aperçoit de façon significative que le "M1" ne répond pas à une demande du patient
♦ Qui pratique l'iniection ?
- Dans 90% des cas: I'infirmier (e) seul
- Dans 8% des cas : le binôme: infirmier (e) / médecin
- Dans 2% des cas : le médecin seul
♦ Y a t-il présence de douleurs physiques avant la prescription de "M1" ?
- réponses positives 88%
- réponses négatives 8%
- sans opinion 4%
Il ressort clairement que la douleur est le premier facteur déclenchant de la demande euthanasique.
♦ La douleur est présente
- douleur mal prise en compte 40%
- traitement antalgique mal adapté 40%
- douleur rebelle au traitement 60%
Plusieurs réponses possibles
Il semble que les équipes médicales et soignantes éprouvent encore beaucoup de difficultés à gérer le traitement de la douleur.
♦ Qu'est-ce qui déclenche la prescription de "M1" ?
1 - la douleur
2 - la souffrance psychologique du patient
3 - une agonie trop longue
4 - des symptômes de fin de vie ingérables (dyspnée, encombrement, hémorragie)
5 - la souffrance des familles
6 - la souffrance de l'équipe
♦ Après le décès, en parle -t-on ?
toujours 9%
souvent 19%
rarement 40%
jamais 21%
non réponse 11%
Dans 57% des cas, ceux qui n'en parlent pas souhaiteraient le faire en équipe.
♦ Ces patients vous reviennent-ils en mémoire plus souvent que les autres ?
pas plus souvent que les autres 14%
rarement plus souvent que les autres 50%
sont souvent dans les mémoires 30%
reviennent toujours en mémoire 6%
♦ Que pensez-vous de la perfusion de "M1" ?
Plusieurs réponses possibles:
-74% pensent que le "M1" rend la mort plus douce
-82% pensent que le "M1" aide et facilite la mort
-24% pensent que le "M1" pallie à un manque de formation et de temps du personnel pour faire de l'accompagnement
- 22% pensent que le "M1" "vole la mort" du patient
♦ Pensez-vous que l'injection de D.L.P. soit un acte d'euthanasie?
- oui 40%
- non 46%
- sans réponse 40%
- Sur les 40% qui pensent que le D.L.P est un acte d'euthanasie, 16% répondent que cela ne leur pose aucun problème, ni éthique, ni spirituel.
- Sur les 46% qui pensent que le D.L.P. n'est pas un acte d'euthanasie, 16% répondent que cela leur pose un problème.
- Pour 50% des personnes interrogées, cela pose un problème qu'il soit éthique ou spirituel.
♦ Avez-vous déjà refusé de poser ces perfusions ?
- 14% ont répondu OUI
♦ Utilisez-vous de la morphine comme antalgique dans votre service ?
Toutes les personnes interrogées utilisent la morphine comme antalgique dans leur service.
- 52% reconnaissent ne pas avoir eu de formation sur les morphiniques.
- 24% des personnes interrogées pensent encore que l'on ne peut pas mourir sans ressentir de douleurs physiques.
CONCLUSION
Les prescriptions de "M1" apparaissent assez nettement dans cette enquête vécues différemment, selon les services où elles sont prescrites.
Cette pratique pose moins de problèmes et suscite moins de remises en question dans les services de réanimation où, la plupart du temps, les malades en phase terminale sont inconscients.
La prescription de cocktails Iytiques semble en diminution ces dernières années, mais la quantité de produits équivalents utilisée est à mon sens considérable.
Ne sommes-nous pas en train de remplacer le "M1" par d'autres produits injectés à dose létale ?
De façon très claire, il apparaît que la douleur est le premier facteur déclenchant la prescription de D.L.P.
Les équipes médicales et soignantes, bien qu'utilisatrices de morphine, semblent parfois manquer de moyens pour soulager la douleur des patients en phase terminale. La morphine est parfois utilisée à forte dose pour "déconnecter " le malade. Une meilleure connaissance du produit devrait permettre une utilisation moins "sauvage" et plus efficace.
Ne pourrions-nous pas envisager des formations ou des consultations par l'intermédiaire d'un ou plusieurs médecins qui seraient référents de la douleur dans chaque établissemen ?
Le "M1" on le savait, ne répond pas à une demande du patient, mais dans 32% des cas à une demande de l'équipe. Faut-il que la souffrance du personnel soignant soit intense pour ne plus pouvoir supporter la mort de l'autre et en hâter la fin ?
Aucun pays au monde n'a admis un droit légal à l'euthanasie. Dans l'article 38 du Code de Déontologie, il est écrit clairement que: "nul n'a le droit de provoquer la mort délibérément". Dans le Code de la Santé Publique, I'article 710.3.1, on demande aux établissements de santé de mettre en oeuvre des moyens pour prendre en charge la douleur des patients qu'ils accueillent, et d'assurer pour les Centres Hospitaliers Universitaires, la formation des médecins.
La charte du patient hospitalisé confirme le droit pour le malade de recevoir des soins préventifs, curatifs, ou palliatifs.
Elle demande que la prise en compte de la dimension douloureuse et le soulagement de la souffrance soient une préoccupation constante.
Les réticences que j'ai pu observer lors de cette enquête, le mal être ressenti parfois lors de la présentation du sujet, m'amènent à penser que cette pratique reste très souterraine et souvent étouffée par les "non-dit".
Il serait intéressant de savoir dans combien de cas la prescription de cocktails Iytiques est à l'origine de demande de mutation du personnel infirmier.
Des lieux de paroles dans les services où la personne côtoie la mort ont déjà montré leur efficacité.
Il est à mon sens capital de pouvoir s'exprimer sur ses difficultés à vivre la mort. Dans l'enquête, 57% des personnes qui ne s'expriment jamais sur les décès qu'ils vivent à l'hôpital, souhaiteraient le faire.
Analyser et comprendre le mécanisme du travail de deuil, de son propre travail de deuil, pourrait apporter plus de sérénité dans les équipes, et peut être permettre au mourant de s'éteindre à un moment que lui seul aurait choisi.
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