Le Mercredi 15 février 2017 - 18:00

«La maladie est une bouffonnerie sociale où soignants et patients jouent un rôle»

Entretien. Avec autodérision, Ruwen Ogien fustige aussi le «dolorisme», cette passion de notre société pour la souffrance […]

«La maladie est une bouffonnerie sociale où soignants et patients jouent un rôle»

 

Rester maître de soi-même dans les pires moments, ne pas subir les injonctions morales de l’autre, surtout quand il est en position de domination. Dans Mes Mille et Une Nuits (Albin Michel), le philosophe Ruwen Ogien décrit les relations forcément inégalitaires entre le malade et sa maladie, entre le médecin et le patient. Atteint d’un cancer depuis quatre ans, l’intellectuel fait de son expérience un laboratoire de recherche où ses meilleurs outils sont la philosophie, l’humour et la littérature. Connu pour ses travaux sur la morale et la liberté, défenseur d’une éthique minimale, il s’attache, en toutes circonstances, à extraire l’individu de tout moralisme qui pourrait contrevenir à son indépendance d’esprit et d’action. Des séances de chimio aux séjours à l’hôpital, de la solitude du malade qui compte scrupuleusement le nombre de pilules à avaler chaque jour à la peur d’être considéré comme «un déchet social», il décrit un monde régi par le dolorisme et la comédie humaine. On peut vraiment faire autrement, dit-il.

«Je suis atteint d’un cancer capricieux, chaotique», dites-vous. L’humour voire la légèreté permettent-ils de mieux supporter la maladie ?

Je crois, ou du moins j’espère, qu’on peut dire des choses sérieuses sans se prendre soi-même au sérieux ou sans avoir l’esprit de sérieux. Je crois aussi qu’on peut refuser de s’apitoyer sur ses propres souffrances tout en éprouvant une profonde compassion pour celles des autres. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il est possible de tourner en dérision ses propres douleurs tout en prenant très au sérieux celles d’autrui.

Mais cette attitude d’autodérision n’est pas très répandue dans la communauté des écrivains qui ont choisi de nous livrer leur expérience personnelle de la maladie. Ce qu’ils disent vire souvent à la tragédie narcissique, à la dramatisation grandiloquente de leurs propres souffrances.

Par mon sous-titre, la Maladie comme drame et comme comédie, j’ai voulu signifier que si la maladie grave ou mortelle contient évidemment des aspects dramatiques - que Claire Marin a si bien décrits dans son beau livre Hors de moi (Allia, 2008) -, la relation de soin dans laquelle elle nous projette présente aussi des aspects comiques. C’est une sorte de bouffonnerie sociale où chaque partie (soignants et patients) joue un certain rôle selon un scénario écrit d’avance. Il n’y manque même pas les indications de costume et d’accessoires. Pensez à la blouse blanche du médecin, décontractée, flottante, ouverte à l’avant, décorée d’un petit badge nominatif dont la couleur indique la place dans la hiérarchie hospitalière, qui contraste avec la tunique grotesque du patient, la même pour tous, et ouverte à l’arrière, comme un bavoir géant.

«Jamais je n’aurais pensé qu’il était possible d’avoir si mal» : la douleur se porte-t-elle encore bien à l’hôpital malgré les plans «antidouleur» depuis vingt ans ?

Ma cible théorique principale, dans Mes Mille et Une Nuits, c’est ce que j’appelle le «dolorisme». Ce mot renvoie à l’idée que la souffrance a des vertus positives, des qualités rédemptrices. Elle nous donnerait certains avantages épistémiques (c’est-à-dire liés à la connaissance) et moraux (concernant notre rapport aux autres). La souffrance nous rendrait plus lucides sur nous-mêmes et meilleurs connaisseurs de la condition humaine. Elle ferait aussi de nous des êtres plus empathiques, plus disposés à considérer autrui avec bienveillance. Ces idées doloristes s’expriment dans des clichés : «cela le fera grandir», «ce qui ne tue pas rend plus fort», «à quelque chose malheur est bon». Ces clichés ont servi à construire la notion confuse de «résilience».

Lire l'article en intégralité sur le site de Libération

 
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